carnets de Seti – 2

Épisode 22 : L’énigme


Plus de six mois avaient passé à Vedhea, et je me faisais tant bien que mal à mon nouveau rôle d’oracle de cristal. Au jour le jour, il y avait beaucoup de séances d’entraînement ; et régulièrement, des votes aux Conseils. J’étais très jeune mais j’avais vite appris à écouter les arguments des uns et des autres.

Je n’avais pas vraiment eu l’occasion de défier Telleles, ni aucun représentant du Trou Noir d’ailleurs. Je n’en savais pas plus au sujet de mon frère jumeau. Je me disais que s’il était tenu au courant de l’actualité de Grande-Île, il devait forcément se douter de quelque chose : je commençais à être connu, parce que j’étais l’un des plus jeunes oracles de cristal, et à cause de mon amitié avec Katapulte, qui était devenu une véritable star et faisait parfois des
tournées dans le pays.


Certains aspects de la vie d’oracle ne me plaisaient vraiment pas. Notamment tous ceux qui avaient un lien avec la religion. Par exemple, on pouvait me demander de me lever en plein milieu de la nuit, pour une question présentée comme très urgente, et je devais, à moitié réveillé, lancer un ou deux kats du Feu – voire mon kat de cristal – sur un unique autre kat placé au milieu de la table, et sous le regard très sérieux de trois ou quatre prêtres du Volcan. Selon la position de mon kat, ils hochaient la tête ou poussaient des cris d’exclamation… Selon eux, le Feu “avait parlé” et ça annonçait tel ou tel présage. Je me sentais comme le simple exécutant de mon esprit, comme si je n’avais joué aucun rôle dans la trajectoire du kat ! Une nuit où j’étais particulièrement énervé d’avoir été tiré de mon sommeil, je me suis demandé ce qu’il se passerait si je leur balançais mon kat à la figure.
Je dois avouer que jamais je n’ai osé. Mais peut-être bien que c’était mon kat qui décidait à ma place !


Kileff et Alefs étaient vraiment gentils avec moi et m’expliquaient chaque bizarrerie de chaque cérémonie.
Mais je me surprenais parfois à penser avec nostalgie aux soirée endiablées de Zakel et du Réseau Secret, où on était tous fascinés par le jeu et les lancers, sans penser à tout ce décorum.
Un jour que j’étais particulièrement soucieux, je suis allé au Temple des Hautes Vagues pour demander conseil à Hail. Elle avait grandi avec Villi, et je voulais savoir si elle regrettait autant que moi l’époque du Réseau.


“Salut Hail !”
“Salut Seti… T’as l’air préoccupé ce matin !”

Comment elle avait deviné ?
“Oh non, non… Juste un peu fatigué. Le vieux Kileff me pousse à bout. J’ai dû m’entraîner trois heures encore cette nuit, il n’est jamais content. Selon lui, je devrais dormir la joue posée contre mon cristal, pour bien mémoriser sa forme !”
“Ha ha ha ! Il est complètement cinglé !
“Un peu oui. Mais je l’aime bien.”
Hail a levé les yeux vers le ciel, qui était sans un seul nuage.
“On va voir Villi ?”
“J’avais exactement la même idée ! On passe prendre Kata et Corae au passage ?”
On a rassemblé quelques affaires et s’est dirigés vers le Temple des Pluies. Corae était dehors à rêvasser le ventre dans l’herbe, une habitude qu’elle avait déjà du temps du club des Deux-Têtes.

“Chut ! J’observe la rosée s’évaporer.”
On a éclaté de rire.
“T’es sérieuse ?” a hurlé Hail.
“Ben oui. Pourquoi pas ?”
“Corae, on va voir Villi au Temple de Rubis. Tu viens avec nous ?”
“Ouaip. Katapulte n’est pas disponible en revanche, il est en duel-marathon avec Phann depuis hier soir. Ils doivent en être à leur millième manche.”
On a écarquillé les yeux.


Bah, Katapulte devait être content, il adore jouer et pourrait continuer pendant des jours. S’il avait trouvé quelqu’un d’aussi obsessionnel que lui, tant mieux !
“Tu te souviens, a dit Corae en se tournant vers moi, que quand on amenait Kata aux matchs du Réseau Secret, il continuait à lancer ses kats même après avoir gagné !”
“C’est pas tout à fait absurde, en réalité” a fait Hail en haussant les sourcils. “Il y a un mode de jeu populaire dans les Hautes Vagues qui fonctionne avec ce principe. Une fois que tu as gagné, tu as le droit à trois lancers supplémentaires. Ton score final se stabilise à la fin de
ces trois lancers. Et si tu perds tous tes kats, la manche est nulle.”
J’avais déjà entendu parler de ça, mais avec un seul coup final au lieu de trois.
“Ah oui, je crois que ça s’appelle le marteau”.
“Exactement ! Pour assommer l’adversaire.”
“Ou pas !”


Corae est allée prévenir ses aides qu’elle s’absentait, et on a pris le chemin du Temple de Rubis.
Je n’y allais pas souvent ; en général, c’était plutôt Villi qui s’en échappait de temps en temps pour venir nous voir. Il faut dire que le Temple de Rubis était un peu excentré, loin des autres, et que malgré les travaux de rénovation en cours, il n’était pas très accueillant. On
avait l’impression que le toit allait s’écrouler à tout moment, et les innombrables balcons à moitié effondrés laissaient passer des courants d’air. Hormis ce manque de confort évident, ça avait été un beau bâtiment, taillé dans une belle pierre rouge, à l’époque sans doute où l’ordre de Rubis avait du pouvoir et de l’argent.
“Villi ?”
Une tête a émergé d’une des balustrades et en moins de dix secondes, notre ami s’est retrouvé en bas, un air mystérieux sur son visage.
“Hé, t’as encore grandi !” s’est étonnée Corae.
C’est vrai qu’il avait l’air de nous dépasser d’une bonne tête maintenant.
“Suivez-moi, a répondu Villi en murmurant de manière à peine audible. J’ai un truc à vous montrer.”
Il a emprunté un escalier endommagé qui s’enfonçait dans un mur très épais et donnait accès à une petite pièce peu lumineuse, avec une grille pour toute fenêtre. Son nouvel ami Gillier, rubis des Pluies, était assis en tailleur sur le sol, le dos courbé au-dessus d’un gros
livre poussiéreux.


“Salut” a fait Gillier sans nous regarder.
“On est en train de mettre la main sur quelque chose, je crois” a soufflé Villi en s’asseyant à côté de lui. “Venez voir !”

Le livre était couvert de symboles anciens et de traits tracés à la règle, mais on pouvait comprendre qu’il s’agissait d’une carte.
“C’est où ?” a demandé Hail en fronçant les sourcils.
“On ne sait pas. Probablement en dehors de Grande-Île.”
“On dirait plutôt un plan de ville” j’ai fait remarquer en regardant la page depuis le côté.
Gillier leva la tête et me regarda d’un air mauvais. Il ne m’aimait pas, visiblement.
“Une ville ? Mouais. Pourquoi pas le plan de Vedhea, tant que tu y es”.
“Ben, peut-être.”


J’ai mis mon doigt sur l’un des angles de la figure géométrique, et l’ai laissé glisser jusqu’au croisement suivant.
“Là, ça pourrait être le Temple des Pluies. Et ça, la petite place qui va à l’ancienne forge.”
“Et ça, le parc des trois maisons ?” a fait Villi pour aller dans mon sens.
“Mmh…” Gillier a fait la moue. C’était le seul adulte de la pièce, il ne se voyait pas capituler aussi vite. “Peu importe au final, la carte n’est pas si importante. Ce qui est intéressant, c’est
cette phrase…”
Il a désigné le centre de la page. Un cadre allongé mettait en valeur une suite de symboles en védhéen ancien. Le texte était souligné de trois couleurs différentes, visiblement par trois personnes différentes, peut-être même à trois époques distinctes. Gillier avait étudié le védhéen et ne s’est pas privé de nous le faire savoir.
“Cette phrase, c’est : Le Quatrième Livre est là où le torrent souterrain se jette dans le lac.”
“Le quatrième livre ?”
“Oui, a répondu Villi, c’est l’un des livres qui nous manquent pour reconstituer le Katalogue.
Ou plutôt, c’est un des livres qui peut nous mener au Katalogue.”
“… où le torrent souterrain se jette dans le lac ? a fait Hail. Comment un torrent souterrain peut se jeter dans un lac ? Et quand bien même, comment peut-on le voir, s’il est souterrain, justement ?”
“Il y a des bâtons de sourcier pour sonder le sol et trouver des ruisseaux sous la terre, a dit Corae en levant la tête. Je connaissais un vieux qui passait son temps à chercher des ruisseaux dans la forêt, quand j’étais petite.”
“On peut peut-être essayer d’aller lui demander ?” j’ai tenté.
“Pas sûre qu’il vive encore…”
“Il n’y a pas de lac à Vedhea, ni dans la région” a tranché Gillier. Et dans le pays, il y en a une dizaine, répartis dans toute Grande-Île. Autant chercher une aiguille dans une botte de foin.”


Je me suis assis à mon tour sur un banc usé pour réfléchir. Corae n’en démordait pas :
“Ca doit être le Lac Noir. C’est évident. C’est le seul lac du pays qui possède un esprit et un oracle.”
Elle voulait parler du fameux lac noir de la Forêt des Pluies, un endroit bien sinistre situé tout au nord de la région, engoncé entre des collines de conifères et détrempé toute l’année.
“Qui veut m’y accompagner ?” a fait Corae en souriant d’un air faussement naïf.
“Attends, attends…”
Villi avait l’air songeur.
“Déjà, on pourrait demander à Rei Happa. C’est elle l’oracle du Lac Noir. Comme elle est aussi oracle de cristal, elle doit être au courant. Elle vient bien du village du Lac Noir ?”

“Oui, a répondu Corae du tac au tac. Elle y est née, même. Elle fait courir la légende que quelqu’un l’a recueillie sur une barque abandonnée, alors qu’elle n’avait pas six mois.”
“Mouarf ! a explosé Gillier. Légende, comme tu dis. Mais vous avez raison. Il faudrait demander son avis à Rei Happa.”
“Pas sûre qu’elle veuille nous répondre. Elle est tellement hautaine !” dit Hail.
“Non, fit Villi, pas hautaine. Elle est juste un peu perchée et, euh… mystérieuse ?”
Gillier a refermé brusquement le livre, l’a fait glisser sous un meuble, et s’est levé.
“OK. Allons-y !”
Sa démarche assurée ne laissait aucun doute : il fallait le suivre !